La théorie de l’affordance

Professionnel·le·s de la petite enfance, vous êtes-vous déjà demandés pourquoi les enfants s’obstinent à grimper sur les tables et les étagères ou encore à utiliser les casseroles comme instruments de musique, quand bien même vous leur avez répété et montré mille fois les règles d’utilisation ?

Pour mieux comprendre les actions des jeunes enfants, un outil théorique peut vous aidez : il s’agit de la théorie de l’affordance. Alors d’où vient ce mot un peu barbare et en quoi le concept peut être utilisé dans vos pratiques éducatives ?

Afforder le monde qui nous entoure

Comment les êtres vivants évoluent librement, avec souplesse et fluidité dans l’environnement et utilisent les outils à leur disposition sans vraiment y penser, sans en avoir réellement conscience ? Le fait de ne pas essayer d’atteindre des objets inatteignables ou encore de s’asseoir sur des meubles trop hauts par exemple, rend notre manière de nous positionner et de bouger dans l’espace, très souple. Même très jeune, une certaine harmonie règne dans les interactions avec notre environnement mais d’où vient-elle ?

James Jerome GIBSON (1904-1979) explique cette faculté de l’Homme, à guider ses comportements grâce à sa capacité à voir et sentir ce que l’environnement lui offre en terme de possibilités d’action, par sa théorie de l’affordance.

La théorie de James Jerome GIBSON

Singe perché sur une branche

James Jerome GIBSON, psychologue américain spécialisé en psychologie développement et cognitive, est le théoricien à l’origine du mot. Sa théorie de l’affordance a été finalisée dans son ouvrage de 1979 où il décrit l’affordance « comme tout élément médiateur qui permet à l’individu de dialoguer et d’interagir avec son milieu ». Ce néologisme du verbe anglais to afford ( qui signifie « avoir les moyens », « pouvoir se permettre », mais encore « fournir » ou « offrir »), peut se traduire en objet, outil, surface ou milieu.

Pour le psychologue, le monde est constitué d’environnements pour des animaux capables de percevoir ces environnements. Ainsi, on considère que les animaux ont la faculté de guider leur comportement en percevant ce que leur environnement leur offre en termes de potentialités d’actions. Par exemple, les arbres se prêtent à ce qu’on leur grimpe dessus, ils offrent l’escalade (où « l’escalabilité »).

Les affordances sont les possibilités offertes par l’environnement à l’animal, 
elles permettent à l’individu de s’exprimer dans un milieu.

Comment ça marche pour les humains?

Pour décrire un milieu en terme d’affordances, il faut prendre en compte deux paramètres : les propriétés du milieu et les capacités sensori-motrices dont dispose l’individu. Le dialogue entre perception et action est impossible sans une capacité spécifique du corps ou une propriété de l’environnement. Un des postulats essentiels de J. J. GIBSON est l’indissociablité entre perception et action.

Alors, on peut comprendre facilement que la réalisation d’un acte moteur (s’asseoir à table) dans le but d’atteindre un objectif (pour manger) est sous la dépendance à la fois de ce que l’on perçoit (une table et une chaise) et de nos compétences motrices (marcher jusqu’à la chaise, s’asseoir dessus).

Salle à manger

Mais, ce qu’il faut souligner dans la théorie du psychologue est l’apport direct de l’action dans le processus perceptif. Nous ne percevons pas séparément les propriétés physiques d’un objet (assise de la chaise et son dossier) et nos propres facultés motrices, ce que notre corps nous permet de faire (marcher et s’asseoir en pliant les genoux). Autrement dit, nous ne percevons pas des chaises mais des lieux où nous asseoir, nous ne percevons pas des couteaux mais des objets pour couper, nous ne percevons pas des pommes mais des choses que l’on peut manger.

Perception et action étant inextricablement liées, nous devrions considérer les systèmes sensoriels et moteurs comme une seule entité fonctionnelle. Cette indivisibilité entre la perception et l’action est ce qui permet au corps d’agir ou tout du moins d’être capable de mouvements dans l’environnement.

La théorie de l’affordance appliquée aux enfants

Eleanor GIBSON, la femme du théoricien, a été la première à s’intéresser au développement des affordances chez l’enfant. De la même manière que chez les animaux et les adultes, les objets appellent, par leur forme comme par leur consistance, à être utilisés d’une certaine manière par les enfants. Manière qui n’est pas forcément celle conforme aux usages…

Le monde environnement du jeune enfant est constitué d’une infinité d’affordances, autrement dit, d’une infinité de possibilités d’action.

Une autre affordance de la fourchette selon Eurêka

On peut voir au quotidien que les exemples ne manquent pas… La chaise est un des plus flagrants : les enfants y perçoivent tellement d’autres possibilités qu’une assise ! Son plateau plat et solide les invite à projeter leur corps entier dessus, elle leur offre l’escalade ! Un livre offre la possibilité de faire du bruit en déchirant ses pages, un coussin léger semble être fait pour être lancé en l’air, un toboggan s’aborde bien plus par la pente que par l’escalier etc.

Le bébé et son environnement

         La théorie de l’affordance nous apprend que la structure de l’environnement du bébé interagit sans cesse avec la structure de ses capacités de perception.

Bébé debout sous table à manger

On comprend mieux alors comment le monde d’un sujet est dépendant des capacités d’actions qu’il possède : une action est réalisable dans mon environnement mais je ne suis peut-être pas en mesure de la capter.

Prêt…action!

Dans les recherches en petite enfance liées à la théorie de l’affordance, une étude datant de 2005 (ZWART et collaborateurs) montre que c’est l’expérience qui permet le développement de certaines capacités, contrairement aux hypothèses situées au point de vue strictement maturationnel du développement moteur. L’expérience du couplage entre perception et action provient de l’exploration de l’environnement et non d’une question d’âge. La perception de la plupart des affordances est le fruit de l’exploration.

         En tant que petit d’Homme, s’approprier un espace qui n’a pas été élaboré pour les capacités dont dispose son corps revient à explorer toutes les affordances possibles que l’on perçoit. Et à chaque nouvelle expérience, le monde prend une texture différente : on y agira différemment bien que ce soit le même espace physique. Il est aisé de comprendre cela en observant les animaux : le même objet peut présenter différentes affordances, un arbre peut offrir un abri à l’oiseau mais de la nourriture à la girafe.

Enfant qui grimpe sur le dossier d'un fauteuil

         Ainsi, la perception n’est pas un processus interne d’interprétation mais un processus d’extraction par l’action. Les bénéfices et les dangers résultants de l’action font évoluer la perception de l’enfant sur son environnement et les affordances possibles. En effet, le fait qu’une action soit opportune ou pas, sans danger ou risquée, est forcément liée aux conséquences de l’action. C’est la réussite d’une action ou son échec, le plaisir ou la douleur qui en résulte, qui pousse l’enfant à sélectionner parmi l’ensemble des opportunités d’actions celles qui seront préférables dans un certain contexte. Le feu, par exemple, peut brûler ou réchauffer mais une opportunité d’action ne peut être perçue que si l’enfant a pu au préalable l’expérimenter.

Quand on veut, on peut

Grâce à la théorie de l’affordance, nous comprenons plus facilement pourquoi nous pouvons vivre dans un même monde, un même environnement, sans pour autant partager un même espace vécu. Ce dernier dépend de ce qui nous entoure mais aussi des outils sensori-moteurs dont nous sommes dotés.

Or, chaque enfant a un bagage sensori-moteur différent, donc l’espace et les objets ne sont ni perçus, ni habités de la même façon. Face à un même état du monde, appelé à engager une même activité, deux enfants ne percevront pas nécessairement les mêmes affordances.

Bébé qui plonge tête la première dans une panière à linge

Il faut aller plus loin en notant qu’en fonction de notre besoin et de notre désir, une affordance nous est visible ou pas.

GREENO (1994) a travaillé sur la question du choix des affordances. Pourquoi choisi-t-on telle façon de se saisir d’un objet plutôt qu’une autre ? Pour qu’une affordance se traduise en action, des conditions supplémentaires (en plus de la perception et des capacités motrices) sont nécessaires. « La motivation pour s’engager dans une action donnée est liée à ce que l’agent est en train de faire à un niveau plus général ». Ainsi, l’enfant doit non seulement percevoir l’affordance grâce à son espace vécu, mais être motivé pour la percevoir et s’en servir. La motivation et la perception sont liées.

Le rôle de l’adulte éducateur

S’adapter au monde des tout-petits

Nous avons appris que l’environnement n’est pas évalué par rapport à un standard extérieur et absolu mais par rapport à l’individu et à ses propres contraintes. Les objets, et le monde qui nous entoure en général, diffèrent selon la structure des individus et leur comportement. Difficile d’imaginer alors dans quel mesure le monde des tout-petits diffèrent de celui des adultes !

Petite fille qui déchire les pages d'un livre

Ainsi, il paraît judicieux de réfléchir à l’environnement que l’on offre aux enfants et notre comportement vis-à-vis d’eux, sur la base des théories gibsoniennes (mari et femme) qui nous disent que l’environnement pertinent pour un sujet dépend de ses capacités sensori-motrices.

Au regard de la théorie de l’affordance, les pratiques éducatives qui consistent à se fâcher et à punir un enfant dans le but de lui apprendre à « bien » se servir des objets de la vie de tous les jours s’avère complètement inutile. Sa perception d’un objet couplée à ses facultés motrices le pousse à l’utiliser de telle ou telle façon ; c’est comme si l’objet lui indiquait directement comment il doit être exploré, et ce désir d’exploration est plus fort que lui.

Avant d’avoir perçu et testé une affordance, la fonction d’un objet est bien secondaire et ne l’intéressera pas. Ce n’est pas qu’il n’écoute rien ou fait exprès de nous provoquer, mais tout simplement qu’il est attiré par le désir de découvrir toutes les possibilités d’actions qu’il peut expérimenter sur lui.

Plutôt renard ou cigogne?

La fable de LA FONTAINE, Le Renard et la Cigogne, illustre la différence possible de capacités sensori-motrices et de perception entre deux individus, et surtout qu’elle est toujours réversible.

Comment repenser l’espace que nous offrons aux enfants au regard de la théorie de l’affordance ? Et bien en repensant l’espace justement et non pas en tentant de modifier le comportement d’un enfant. Pour cela, il vous revient à vous, professionnel·le·s de la petite enfance, d’observer et de comprendre où en est l’enfant dans ses capacités sensori-motrices mais aussi perceptives. Savoir comment l’enfant évolue dans son milieu et comment il perçoit son environnement est la première étape. En fonction des champs de perception et d’action lésés ou exploités, on va pouvoir réfléchir à quelles affordances doivent être mises en valeur. Quelles sont celles qui facilitent l’enfant dans sa découverte du monde à ce jour ? Quand les mettre en avant pour que l’atmosphère reste conviviale pour tout un chacun ?

Quid des règles et limites?

Je ne dis pas ici qu’il faut laisser l’enfant faire tout ce qu’il veut et prendre des risques qu’il n’est pas en capacité de mesurer. Dans un monde construit pour des adultes dit sains ou tout venants, l’enfant ne pourra pas explorer toutes les affordances qu’il perçoit sans possiblement se mettre en danger.

Bébé qui joue avec une multiprise

Il n’est pas impossible de permettre à l’enfant d’assouvir ses désirs d’exploration et de le protéger en même temps. Si l’adulte respecte le désir d’exploration de l’enfant et encourage ses découvertes, l’enfant sera plus à même de comprendre pourquoi il convient de respecter les modes d’utilisation des objets selon leurs fonctions.

Pour l’adulte, il est fondamental de comprendre que pour l’enfant, lutter contre son désir de répondre à l’appel de l’objet est particulièrement difficile. Alors avant de retenir un enfant dans son exploration, il revient de se poser la question de ce qu’il se passe pour lui à ce moment et de prendre la décision de le stopper ou non en conséquence. Et si quand bien même, on décide de le stopper, alors il ne faut pas oublier qu’il ne fait pas ça pour nous provoquer mais parce que c’est intéressant pour lui. L’idée est de le comprendre tout en faisant autorité.

Alors peut-être qu’il sera fâché et aura du mal à gérer sa frustration, mais nous ne pouvons lui enlever ce droit de s’exprimer et devons être présent aussi pour accueillir ses pleurs ou ses colères.

Pratiques de professionnel·le·s

La théorie de l’affordance nous permet de mieux comprendre nos comportements et d’autant plus ceux des enfants. On décrit souvent le petit d’Homme comme un scientifique spontané, équipé pour explorer et découvrir le monde qui l’entoure par tous les moyens qu’il possède. C’est ainsi que parfois, nous sommes obligés de l’empêcher de faire certaines expériences, dangereuses ou pas socialement acceptables.

Jambes de bébé debout sur petite chaise rouge

Toutefois, c’est également notre rôle d’adulte de permettre à l’enfant d’accéder à des lieux où cette exploration est possible en adaptant son espace de vie. Cela signifiera peut-être effectivement de repenser l’espace et les aménagements : peut-on faire de la musique avec la dinette ? Peut-on grimper sur la table ? Peut-on se cacher sous/dans un meuble ?

Cela impliquera également de proposer aux enfants de nouveaux espaces où le champ des possibles est élargi, tels que les squares ou jardins, des lieux avec des espaces de motricité… On l’a vu, c’est par l’exploration des affordances qu’il perçoit et sur lesquelles il agit, que l’enfant va se développer.

Si en tant que professionnel·le·s vous souhaitez approfondir vos connaissances et faire évoluer vos pratiques éducatives et pédagogiques au regard de la théorie de l’affordance, je vous invite à vous renseigner sur mes formations.

A lire et regarder

LA FONTAINE, Le renard et la cigogne

BOUJON C., La chaise Bleue

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