Montessori oui, mais pas que!

Jardins d’enfants Montessori, écoles Montessori, méthode Montessori, matériels Montessori, calendriers Montessori… Qui, des parents, éducateurs ou instituteurs, n’a jamais entendu ce mot ? Je dis « ce mot » parce qu’il convient de se demander si les personnes qui l’emploient en connaissent l’origine, l’histoire et l’associent à la grande figure pédagogique qui en porte le nom que vous pouvez voir ci dessous.

Portrait de Maria Montessori

Educatrice de Jeunes Enfants, je suis aux prises quotidiennement avec des parents ou commerciaux qui espèrent, demandent ou exigent que la pédagogie Montessori soit partie intégrante des projets d’accueil ou d’accompagnement des enfants. Lorsque j’ai pris la direction d’une micro-crèche un peu avant son ouverture (il y a quelques années maintenant), j’ai travaillé le projet éducatif et pédagogique en me basant sur les grandes théories du jeune enfant du XXème siècle qui ont fait leur preuve, et sur des découvertes et connaissances plus récentes. Ainsi, le projet prenait en compte différentes approches relatives à la pluralité de domaines associés à la petite enfance : pédiatrie, puériculture, psychologie, psychanalyse, psychologie du développement, neurosciences, sciences de l’éducation… Le projet ne se revendiquait pas d’une seule référence mais des multiples apports en connaissance du jeune enfant avec lesquels l’équipe professionnelle pouvait travailler au quotidien. Alors, quand on me demande si je connais et pratique la méthode Montessori, je réponds effectivement « oui, entre autres ». Il m’arrive également de mettre volontairement l’accent sur cette pédagogie parce que je sais qu’elle fera écho lorsque je parle de pédagogies nouvelles et actives. Néanmoins, est-ce bien honnête ?

A l’occasion de cet article, j’ai décidé de remettre en question la place de la méthode Montessori dans l’accompagnement du jeune enfant. Dans quelle mesure peut-elle avoir cette place et est-elle bien légitime ? Après avoir étudié au cours de mes diverses formation d’Educatrice de Jeunes Enfants, de Sciences de l’Education et observer au quotidien l’application des principes Montessori, je me réserve ici le privilège de questionner sa pédagogie autour du public que je connais le mieux, soit le jeune enfant (0-7 ans), en m’appuyant notamment sur sa grande conférence prononcée à la Sorbonne en juin 1936, où elle reprend les grands principes de sa méthode.

Oui aux lois naturelles de l’enfant

Pour commencer, j’aimerai revenir sur certains des grands principes Montessori qui, pour moi, ont toute leur place dans l’accompagnement du jeune enfant.

Le travail

Deux enfants qui travaillent ensemble à l'école

Un enfant aime travailler. Un enfant a besoin d’expérimenter, de découvrir, d’apprendre, de réfléchir, de réaliser et de se réaliser. Maria MONTESSORI l’a rapidement découvert au sein de la Maison des Enfants en Italie et a démontré qu’il ne fallait pas soustraire la notion de travail à l’enfant. Le travail est en réalité source de bien-être et il est fondamental pour le développement de la personnalité. A son époque et en son temps, la pédagogue parlait de travail alors qu’aujourd’hui, nous aurions tendance à utiliser plutôt les mots « expériences », « découvertes », « expérimentations ». J’espère que vous serez d’accord avec moi quand je comprends le mot « travail » à ces fins là quand elle nous dit : « Quand il y a 30 ans, dans la première Maison des Enfants, nos petits élèves, avec la plus grande simplicité, accomplirent presque un miracle, ils nous démontrèrent que le travail est une nécessité de la croissance aussi indispensable que l’aliment pour le corps, et que la liberté et la discipline ne sont rien d’autres que deux aspects de la même chose. »

Effectivement, le jeune enfant expérimente à chaque minute de son existence. Il intériorise chacune des découvertes qui s’offrent à lui et le cerveau humain est tel, qu’il cherche à trouver la vérité. En d’autres termes, il cherche les expériences renouvelables afin de les intégrer. L’enfant va donc répéter et répéter jusqu’à ce qu’il ait intériorisé le nouveau savoir. Ainsi, il ne dissocie pas les diverses activités auxquelles il s’adonne dans la journée. Il découvre à l’occasion de jeux de manipulation, d’expériences sensori-motrices, de moment de repas, de toilette, d’interactions, et apprend.

A la lecture des ouvrages de Maria MONTESSORI, on comprend qu’elle associe la notion de travail à celle d’apprentissage. Il faut donc reconnaître qu’en ce sens, oui, l’enfant est naturellement enclin aux découvertes et aux apprentissages.

Le libre choix

Cela me permet de rebondir sur la question du libre choix d’activité ; « En raison de ces périodes sensibles, ce que nous appelons « le libre choix », c’est à dire la liberté pour l’enfant de choisir son travail, a une grande importance pratique à l’école ».

Les crèches dont le projet s’appuie sur les pédagogies nouvelles et actives font référence très souvent à la notion de « jeu libre ». Néanmoins, il convient de s’attarder sur la question de la liberté. Un enfant fait, dans sa vie (et ce y compris dans sa vie intra-utérine), des choix. Ces choix, sont guidés par ses intérêts et ses capacités motrices et cérébrales. L’expérience qui va découler de l’activité choisie n’en sera que plus enrichissante, et intéressante pour ses apprentissages, si l’enfant en est l’initiateur. C’est dans cette perspective que Maria MONTESSORI nous parle de « périodes sensibles » que nous pourrions traduire par périodes dans la vie de l’enfant où tel apprentissage sera mieux intégré qu’un autre.

En crèche, c’est pourtant Emmi PIKLER (pédiatre) qu’on associe plus volontiers aux questions de liberté. Elle a théorisé les principes de « motricité libre » et « d’activité autonome » qui prônent l’idée qu’il ne faut pas imposer ses apprentissages à l’enfant mais le laisser les découvrir par lui-même. Et vous, connaissez vous Emmi PIKLER et la pédagogie Loczy ?

Le cadre et les repères spatio-temporels

Salle de vie d'une grande crèche

J’entends par cadre, autant l’aménagement de l’espace et l’environnement, que les règles inhérentes au respect des autres et du lieu de vie. Maria MONTESSORI nous dit : « L’enfant doit trouver dans l’ambiance, quelque chose d’organisée en rapport avec son organisation intérieure ». En d’autres termes, l’environnement de l’enfant doit être pensé de manière à ce qu’il évolue dans un milieu structuré. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Cela lui permet de retrouver les activités qu’ils affectionnent (repères) et de ne pas être déconcentré par un environnement nouveau auquel il doit constamment s’adapter.

Outre permettre aux enfants de mieux se situer dans l’espace-temps, cela leur apporte un sentiment de sécurité étayé par l’idée que les « choses » ne changent pas. Cette aménagement va également favoriser l’autonomie : en mettant à la disposition des enfants du matériel qu’il peut utiliser et retrouver par lui-même sans être dépendant de l’adulte, il peut décider par lui-même de ce qu’il va faire, quand il va le faire et comment.

Maria MONTESSORI justifie l’importance du cadre par ces mots : « Dans la société actuelle où les règles se multiplient de jour en jour dans toutes les activités, il est indispensable que l’observance de ces règles soit sans cesse plus minutieuse. » En effet, sans loi, sans règle, nous vivrions dans le chaos.

Le positionnement de l’adulte

Qui n’a pas entendu cette phrase associée à la pédagogie Montessori : « Aide moi à faire par moi-même ». Elle sous entend à la fois le désir de l’enfant d’être autonome et responsable de ses actes mais également que l’adulte qui s’en occupe adopte une position distanciée. Il n’intervient pas directement dans les apprentissages mais accompagne et ajuste son positionnement en fonction de ses observations de l’enfant.

Enfants qui lèvent le doigt pour parler en classe

Cette place de l’adulte, en retrait, se retrouve dans la plupart des pédagogies nouvelles et est souvent pensée de cette manière là au sein des structures petite enfance.

Peut-être pas encore assez souvent à l’école où la pression des apprentissages fondamentaux fait loi ?

Le multi-âge

En école Montessori, les classes sont mélangées, où plutôt les enfants d’âges différents sont accueillis ensemble : de 3 à 6 ans, de 6 à 9 ans et de 9 à 12 ans. Cela permet aux enfants de rencontrer non pas seulement des personnalités différentes mais également des personnes qui n’en sont pas au même stade de développement et qui n’auront donc pas la même façon d’être, de penser et d’agir. « Ranger » les enfants par tranches d’âges n’est effectivement en rien représentatif de la société dans laquelle nous vivons, d’autant plus maintenant avec la mondialisation.

Selon la théorie montessorienne, le multi-âge permet aux enfants, d’une part, d’apprendre de l’autre différent, et d’autre part, d’intégrer la notion de respect. Chacun est différent et je le respecte dans son entité comme il me respecte moi. Cela se traduit par attendre qu’un autre enfant ait fini son activité avant de pouvoir l’utiliser à son tour, ou encore d’accepter qu’un plus petit ne soit pas encore assujetti aux mêmes règles par exemple.

Montessori, mais pas que

Comme on a pu le voir, la pédagogie Montessori pose les bases d’une éducation tournée vers l’enfant et non vers l’éducateur. Elle a, dans ce sens, toute sa place dans les familles et les établissements soucieux de mettre l’intérêt de l’enfant au cœur de leur préoccupation. Néanmoins, d’autres pédagogies contemporaines de Maria MONTESSORI ou des recherches récentes, démontrent que la « méthode » Montessori ne peut pas se suffire à elle-même, et ce particulièrement dans l’accompagnement du jeune enfant.

L’attachement

Maria MONTESSORI nous dit, sans détour, que le « matériel est une véritable substitution au maître enseignant. » En effet, l’idée que le matériel pédagogique est le premier éducateur de l’enfant, lui permettrai de ne pas se déconcentrer avec les émotions que l’on associe généralement à la relation pédagogique maître-élève : la peur, la haine, la colère, le sentiment d’admiration, etc.

Or, un enfant apprend parce qu’il est justement en interaction avec l’autre, avec l’adule, avec une de ses figures d’attachement. La concentration et le travail ne sont pas tout, en réalité, dans les apprentissages : il convient de tenir compte de la relation à l’autre. Nous pourrions citer ici quelques références théoriques telles que les théories de l’attachement, les neurones miroirs, les mouvements réflexes d’agrippement et de fouissement…

Femme qui embrasse bébé sur la joue

Ainsi, il est délicat de considérer que le matériel remplace l’adulte. On pourra plutôt dire que le matériel se supplée à l’éducateur, tel que l’éducateur se supplée au parent lorsque ce dernier et son enfant sont séparés sur un temps. Il ne prend pas la place, il s’ajoute. Cela n’enlève en rien son intérêt ou sa nécessité, mais la position en retrait de l’éducateur ne doit pas nier ce qui se joue inconsciemment dans la relation pédagogique et dont il faut tenir compte dans le développement de l’enfant.

Le jeu et les jouets

Un des grands reproches qui a été fait à Maria MONTESSORI est son rapport au jeu : un enfant ne joue pas, il travaille. Or, de Pauline KERGOMARD (fondatrice de l’école maternelle) à Mélanie KLEIN (psychologue spécialiste du jeu des enfants), en passant par Françoise DOLTO (pédiatre et psychanalyste), on ne peut nier aujourd’hui l’importance du jeu dans la construction psychique. Un enfant qui ne joue pas, qui ne peut donc se représenter symboliquement les choses, est un enfant qui ne va pas bien.

Enfants qui fait un puzzle seul dans sa chambre

Dans son souci de répondre aux questions relatives aux apprentissages fondamentaux, Maria MONTESSORI ne fait aucune place au jeu. Alors, on pourra se demander qu’est-ce qui fait jeu ou qu’est-ce qui fait travail pour l’enfant ? Néanmoins, un éducateur se doit de penser aussi la place du jeu auprès du jeune enfant parce qu’un enfant, quand il joue, apprend, mais surtout développe sa pensée, nécessité absolue dans la construction de l’homme.

La sécurité affective

Maria MONTESSORI nous dit que les « périodes sensibles » sont la clé pour comprendre le développement psychique de l’enfant et permettre de « tracer un plan sûr d’éducation ». Son génie est d’avoir compris, en grande partie, les besoins des enfants, notamment en ce qui concerne la reconnaissance de leurs capacités et le respect de leurs intérêts. Néanmoins, elle omet la base fondamentale qui permet réellement à tout enfant de se construire psychiquement et de se développer harmonieusement : la sécurité affective. Sans cette sécurité affective fondamentale, que l’enfant acquiert au fur et à mesure d’interactions positives avec sa figure d’attachement primaire (mère-père) puis d’autres figures d’attachement secondaires (nounou, ami·e·s…), il ne peut pas se constituer en tant que sujet et ne peut pas explorer le monde.

En conclusion

Maria MONTESSORI se réfère souvent à PESTALOZZI (pédagogue) et TOLSTOI (écrivain), deux grands pédagogues humanistes. Cette héritage, ajouté à ses observations fines de l’enfant lui ont, comme on a pu le voir, permis de replacer l’enfant au cœur de son travail et de lui accorder la vrai place d’acteur qu’il mérite, dans son développement et ses apprentissages.

Dans le domaine de la petite enfance, nous pouvons sans rougir se défendre de cette héritage là. Cette grande pédagogue nous a appris que l’enfant non seulement désire apprendre (« travailler ») mais en a besoin ; et il faut reconnaître « que le travail est non seulement compatible avec le bien-être, mais qu’il est indispensable au développement de la personnalité ! »

Jeu montessori formes géométriques en bois

Cependant, la pédagogie Montessori ne peut pas se suffire à elle-même aujourd’hui, notamment pour les plus jeunes. Les questions de sécurité affective, d’affect, d’attachement, la notion de jeu et les jouets ne peuvent pas être mis de côté.

Heureusement, les héritiers et les acteurs du mouvement Montessori ne sont pas dupes. L’association AMI, autant dans la publication d’écrits que dans les formations qu’elle propose, ouvre la méthode aux découvertes plus récentes neuroscientifiques, développementales ou psychologiques et dans une certaine mesure ajuste les pratiques pédagogiques montessoriennes. C’est bien là tout l’enjeu de la pédagogie et de l’éducation : être sans cesse en recherche de compréhension de l’être humain et de l’enfant et d’adapter cette pédagogie au contexte social. Mais qu’en est-il pour les médias et la prolifération de livres et de manuels estampillés « Montessori » ? En effet, le mot n’est pas une marque déposée ; s’agissant d’un nom, il peut être utilisé à tord et à travers…

Il revient donc à chacun des parents et éducateurs de se poser certaines questions avant d’appliquer une méthode dont ils ne connaissent ni l’origine ni les enjeux et finalités. Je fais du Montessori à la maison parce que c’est la tendance actuelle ? Parce qu’on a dit que c’était bien à la télé ? Ou alors je refuse d’être un mouton et récuse toutes ces pratiques éducatives ? Il revient à la responsabilité de l’adulte qui élève, éduque ou accompagne un enfant de trouver le juste équilibre dans l’inspiration et l’application de ces actions pédagogiques.

Ce long article avait pour prétention d’émettre des réserves quand à l’engouement autour de la pédagogie Montessori et elles sont belles et bien existantes. Néanmoins, au regard de toutes les autres pratiques éducatives encore en circulation de nos jours (Violence ordinaire, activités dirigées, notes et évaluations etc), nous pouvons largement défendre autant la personne qui est à l’origine de la méthode, que la méthode elle-même. J’ajouterai pour finir, que moi-même, de ma place d’éducatrice, j’ai à cœur les mêmes ambitions que Maria MONTESSORI : « Il faut bien s’imprégner de cette idée que la contribution la plus positive à la paix sociale réside dans l’éducation de l’enfant. »

Et vous, c’est Montessori à la maison ?

Pour aller plus loin…

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