Professionnel·le·s de la petite enfance: Quelles sont vos conditions de travail?

A l’occasion de la « Semaine de la Qualité de Vie au Travail », je me suis interrogée sur les conditions de travail des professionnel·le·s de la petite enfance. Que vous travailliez en crèche, en structure d’accueil ou bien à votre domicile ou pour des particuliers, les conditions réelles de votre quotidien sont bien loin des fantasmes enveloppant le travail auprès de jeunes enfants. Pourquoi cette méconnaissance persiste-t-elle ? Comment améliorer vos conditions de travail ?

Professionnels au sol avec des enfants

Le bien-être au travail, une priorité

Pour 59% des français, le bien-être au travail prime devant le pouvoir d’achat et les conditions de travail (Etude réalisée par BVA pour Salesforce). Pourtant, 22% des français se déclarent démotivés pour aller travailler. La moitié des salariés souffrent d’un manque de reconnaissance, et les professionnel·le·s de la petite enfance ne sont pas en reste.

La Semaine pour la Qualité de Vie au Travail

Il se trouve que l’ANACT (l’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail) a organisé, cette semaine du 17 au 21 juin 2019, la 16ème Semaine pour la Qualité de Vie au Travail. Le mouvement, d’ampleur nationale, s’interroge cette année sur les questions de la performance au travail et les pratiques qui y contribuent. La semaine QVT a pour ambition de promouvoir l’importance de la qualité de vie au travail pour faire progresser la qualité de service.

Le projet défend de belles valeurs, on n’en doute pas. Mais la question de la performance paraît bien éloignée des valeurs des professionnel·le·s de la petite enfance. Vraiment ?

Femme en burn out

Qu’en est-il du monde de la petite enfance?

Pas de performance en crèche ? Si seulement… Ces dernières années, l’évolution des politiques de la petite enfance et notamment l’émergence des structures privées, ont fait du secteur de la petite enfance, un marché économique au même titre que les autres. La question de la qualité de vie au travail a donc toute sa place pour les professionnel·le·s, soumis·e·s à des normes d’encadrement limitantes et des contraintes budgétaires pourtant dépendantes de l’exigence de rentabilité. 

Dans ces conditions, comment le milieu de la petite enfance pourrait-il échapper au stress et au mal-être professionnel ?

Le monde merveilleux de la petite enfance

Un métier de vocation, des professionnel·le·s dévoué·e·s

Il semblerait que dans le milieu de la petite enfance, se plaindre de sa situation professionnelle reste encore tabou. En effet, les revendications de ces femmes (majoritairement) et de ces hommes, concernent rarement leur situation professionnelle mais plutôt le bien-être et la sécurité des enfants dont ils s’occupent. On l’a vu encore cette année 2019 avec une mobilisation nationale au sujet de la nouvelle réforme de l’accueil du jeune enfant.

Manifestation petite enfance en danger sur la Grand Place de Lille

Il n’est pas rare de voir les professionnel·le·s de l’accueil des tout-petits mettre en avant l’amour et la valeur que leur travail représente pour eux·elles. Les petits bonheurs quotidiens que leur procurent leur métier en font des travailleur·se·s dévouées et attendrit. Pourtant, c’est ce même métier qui ne procure que de « petites satisfactions, comme le dit Eve MEURET-CAMPFORT, face au sentiment d’illégitimité et de manque de reconnaissance.

En ce sens, les projets d’établissement et pédagogiques de la plupart des structures mettent en avant le bien-être des enfants et de leurs parents alors que celui des professionnel·le·s qui y travaillent semble souvent délaissés. Alors que leur épanouissement est fondamental pour le bien-être des enfants, ces dernier·e·s sont souvent mis·e·s au second plan.

Travailler avec les enfants, un vrai métier?

Déjà, il faut reconnaître que la diversité des métiers est cachée par l’homogénéité apparente du travail de soins et d’accompagnement des jeunes enfants : pour ne prendre que l’exemple des structures d’accueil, s’y côtoient quotidiennement des CAP Accompagnement Educatif Petite Enfance, des Auxiliaires de Puériculture, des Educateur·rice·s de Jeunes Enfants et des Infirmier·e·s puéricultrices.

Pro qui donne à manger à 4 enfants

Le travail des professionnel·le·s de l’accueil des jeunes enfants est encore aujourd’hui assez méconnu. Pourtant s’occuper des enfants demande de vraies compétences professionnelles comme nous le rappelle le collectif Pas de bébé à la consigne : « S’occuper des enfants des autres relève d’une pratique professionnelle qui exige la capacité de regarder, observer, décrire, interagir avec l’enfant et le resituer dans son contexte de vie, ainsi que de réfléchir sur sa pratique, afin d’accompagner les charges émotionnelles des bébés, et de penser son travail au sein d’une équipe d’accueil. Etre professionnel de la petite enfance est donc un métier d’exigence où l’on doit pouvoir faire un travail sur soi pour ne pas refuser de voir et prendre en compte les éventuelles difficultés du bébé. »

J’ajouterai qu’il faut « le vivre » pour comprendre que ce travail nécessite également une grande abnégation de soi-même, pour acquérir la résistance physique et psychique nécessaire aux missions quotidiennes.

« Oh vous avez de la chance de pouvoir jouer toute la journée! »

Qui des pro’ de la petite enfance n’a jamais entendu ce genre de remarque ? Dans l’inconscient collectif, il semblerait que celles et ceux qui s’occupent de jeunes enfants travaillent dans un lieu magique et féérique rempli de douces comptines et de jeux colorés. La réalité est toute autre.

Dans les faits, ce merveilleux métier s’accompagne d’importantes pathologies physiques, tels que des maux de dos, des troubles musculo-squelettiques, auditifs et j’en passe! Se mettre à hauteur des enfants, les porter, se baisser, s’asseoir au sol et se relever, se faire grimper dessus ; voici un petit échantillon des tâches corporelles supposant des postures pénibles inhérente à la profession.

La conclusion d’une étude commandée par la CNAF ( Caisse Nationale des Allocations Familiales) sur les facteurs de pénibilité du travail auprès de jeunes enfants montre que les principaux facteurs de pénibilité sont les contraintes d’ordre postural mais aussi celles d’ordre mental.

Nounou qui porte bambin qui pleure

Ainsi, comment ne pas parler de l’épuisement psychique auquel sont confrontées quotidiennement les personnes qui ont fait le choix d’accompagner les tout-petits ? Toute la journée, les professionnel·le·s font face aux émotions intenses que vivent les jeunes enfants, se traduisant le plus souvent par des pleurs et des cris, les tout-petits n’ayant pas encore la capacité de réguler leurs émotions.

En effet, la charge physique, s’accompagne d’une charge mentale engendrée par le bruit, l’agitation, les mouvements, mais avant tout dépendante de l’immense responsabilité qui leur est confiée. Cette responsabilité est d’autant plus lourde à porter qu’ils·elles s’occupent de plusieurs enfants en même temps. Le plaisir au travail, les petits bonheurs quotidiens sont ainsi mis à mal par la tendance répétitive de la prise en charge et le rythme soutenu. Il y a finalement peu de place et de temps accordés pour voir les enfants grandir, accompagner leurs jeux sereinement etc.

Les contraintes humaines et matérielles, aggravées par une tendance économique dont la finalité est d’élargir l’offre de places d’accueil mais toujours à moindre coût, ont un impact non négligeable sur le bien-être au travail des salarié·e·s de la petite enfance. Les moyens manquent souvent pour mettre en pratique les projets pédagogiques. Les structures sont marquées par un fort taux d’absentéisme et de turn over qui obligent ceux qui restent à absorber une charge de travail supplémentaire.

Femme en colère

La qualité de vie au travail et les pro’ de la petite enfance

Pourtant, il semblerait que dans le milieu de la petite enfance, se plaindre ne soit pas de très bonne augure… Parler de son mal de dos est une chose, reconnaître un sentiment d’impatience et d’énervement face aux pleurs des enfants en est une autre. Ce sont les professionnel·le·s eux·elles-mêmes qui ont parfois tendance à enjoliver leur travail en mettant en avant les aspects positifs et en omettant de partager la pénibilité et les difficultés quotidiennes. Comment pourrait-on se plaindre d’un travail qui nous permet de côtoyer quotidiennement des petits-êtres si mignons et fragiles, qui ne demandent qu’à être aimés et câlinés ?

Pourtant, les conditions sont telles que les pro’ commencent à se faire entendre.

Sur l’air de « Chanson Populaire » de Claude François):

« On y va, et on revient, on ne reviendra pas sans rien, on se fâche, on se refâche, on vous le dit, on vous le redit, combien de mandats faudra-t-il, nos salaires sont peu élevés, nos métiers dévalorisés, nous sommes pourtant diplômées, le sacerdoce, c’est terminé, on y tient et on y revient, on n’partira pas sans rien…« 

La semaine de la Qualité de Vie au Travail nous permet de nous interroger sur les solutions qui pourraient être mises en place par les institutions pour améliorer les conditions de travail des professionnel·le·s.

Le sentiment de reconnaissance, une première étape

Pour que les pro’ de la petite enfance revendiquent plus aisément leurs besoins et parlent de leur difficulté, il faudra avant tout leur reconnaître la place qu’ils·elles méritent dans la société.

La reconnaissance génère des émotions positives qui entrainent motivation et engagement. Le bien-être au travail passant par cette quête de sens, il convient de reconnaître à tou·te·s les professionnel·le·s leur valeur immense. Si les politiques et les gestionnaires veulent des crèches plus « performantes », alors qu’ils s’interrogent sur la qualité de vie au travail de leurs salarié·e·s, qu’ils mettent leur bien-être au cœur de leur projet, au même titre que celui des familles.

Le syndicalisme ouvre une porte pour exprimer les difficultés et la pénibilité au travail des acteurs de la petite enfance. Les professionnel·le·s syndiqué·e·s (bien présents dans les crèches municipales) peuvent clairement exprimer par des mots et des chiffres la souffrance physique et psychique inhérente à leur profession. Malheureusement, les syndicats restent encore peu visibles et peu y font appel…

Dessin syndicalisme

Quelles solutions pour se sentir bien au travail?

Dans son livre, La qualité du travail en équipe, Marie-Paule THOLLON BEHAR met en évidence des pistes pour promouvoir et organiser la prévention des risques professionnels évoqués plus haut.

Il convient dans un premier temps d’étudier la pénibilité au travail dans tous ces aspects. Savoir quels sont les risques, au niveau physique (maux de dos, troubles musculo-squelettiques etc) et psychique (stress, manque de communication, hyper-vigilence etc) est l’étape fondamentale pour les prévenir et mettre en place des actions pour les atténuer, ou à défaut rectifier le tir.

Ensuite, il convient de former les professionnel·le·s au-delà de toutes qualifications techniques. Savoir communiquer avec ses collègues, mieux gérer son stress, mieux gérer la distance professionnelle avec les enfants et les familles… tout cela s’apprend!

Il faut reconnaître néanmoins que toutes ces perspectives ne peuvent pas voir le jour si les pro’ ne s’engagent pas eux-mêmes sur la route du changement…

Heureusement, vous êtes de plus en plus accompagné·e·s autour de ces questions du bien-être au travail. Les projets éducatifs qui fédèrent les équipes peuvent être des outils de dialogue entre les hiérarchies. Les réunions d’équipe et les journées pédagogiques permettent de recréer du lien et d’apporter un souffle nouveau entre les professionnel·le·s, qui en ressortent plus motivé·e·s. Les responsables de RAM ont pour fonction de soutenir les Assistant·e·s Maternel·le·s, avant toute idée de suivi.

Les psychologues présents en structure ne sont pas seulement là pour les enfants et leurs parents, mais aussi pour l’équipe. Ils·elles ouvrent ainsi des temps d’échanges pour vous laisser la parole.

2 pro qui discutent des conditions de travail

Se sentir écouté·e, pris·e en compte apporte déjà beaucoup quand on est en permanence le soutien des autres. Les séances d’Analyses de Pratiques Professionnelles commencent à s’imposer dans les structures et ailleurs, il faut en profiter.

Enfin, parce qu’il ne sera pas possible de repenser l’institution en un clin d’œil, il serait intéressant pour les professionnel·le·s d’utiliser d’autres techniques de détente et de relaxation pour apaiser leur quotidien, telles que les ateliers de sophrologie, la méditation, les techniques d’automassage…

Bien heureusement, tout n’est pas à jeter dans le monde merveilleux de la petite enfance ! Les petits bonheurs feront toujours partie de votre quotidien, quelque soit vos conditions de travail.

Atelier gym enfants professionnels

Si vous aussi, vous avez le sentiment que vos conditions de travail méritent d’être repenser et améliorer pour le bien-être de tou·te·s les professionnel·le·s, des enfants et de leurs familles, n’hésitez pas à partager cet article au maximum!

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